Louise Jallu "Piazzolla"
Origine : France
Louise Jallu honore la musique du grand bandéoniste et compositeur argentin.
Line-up
Louise Jallu - bandonéon, Karsten Hochapfel - guitare, Grégoire Letouvet - piano, fender rhodes, Alexandre Perrot - contrebasse
Artistes
À propos
Louise Jallu n’a pas pour ambition de restituer à la lettre la musique d’Astor Piazzolla (1921-1992) mais plutôt d’en conserver l’esprit pour en faire le point de départ d’explorations aussi audacieuses qu’irréductibles à un genre (tango, jazz, contemporain). La nuance se perçoit dès la présentation de l’ensemble instrumental. Le maître argentin avait un quintette, la jeune Française se produit en quatuor. Le jeu du bandonéon les distingue également. Quand le tigre Piazzolla fait rugir son soufflet, la panthère Jallu se contente de le laisser respirer, en douceur (Soledad) ou avec volupté (Tanguedia). Loin de se limiter à un simple arrangement, le travail sur les partitions – collaboration de la bandonéoniste avec le compositeur Bernard Cavanna – témoigne d’une authentique création. Les extensions sont multiples et d’une richesse inattendue. Par exemple, pour le célébrissime Libertango dans lequel le piano de l’alchimiste Gustavo Beytelmann rejoint la sirène d’un Edgard Varèse ou quand un autre tube, Oblivion (avec la trompette mutante de Médéric Collignon), se conclut par une polyphonie de boîtes à musique. La révolution engagée par Astor Piazzolla l’avait conduit au Tango Nuevo, celle opérée par Louise Jallu aboutit à du Piazzolla Nuevo. Pierre Gervasoni Le Monde
Nombreux sont les hommages au maître du tango nuevo dont on fête le centenaire en 2021. Trop rares sont ceux qui auront su se hisser à la hauteur de ce monument statugié de son vivant. C’est cet Himalaya qu’a osé gravir Louise Jallu, non sans l’insouciance qui qualigie la jeunesse. À ses côtés, la bandonéoniste aura pu compter sur deux hommes d’expérience : Bernard Cavanna, le co-créateur de la chaire de bandonéon au conservatoire de Gennevilliers, et l’immense pianiste Gustavo Beytelmann, qui eut l’heur de jouer auprès de Piazzolla. Ces deux-là savent bien que pour se mesurer à un tel dégi il faut maintenir un cap permettant de saisir toute l’essentielle ambivalence de Piazzolla: puiser au cœur de la tradition la plus profonde pour y trouver la source de pistes inédites.
« Plus on s'immerge dans la musique de Piazzolla, plus on prend conscience qu'il faille abandonner les évidences et chercher dans sa "mécanique secrète" - la "mécanique sécrète" de ses articulations, de ses ruptures rythmiques, de ses mélodies sans cesse tendues et en extension - des espaces nouveaux, d'autres projections possibles, quitte parfois à s'y perdre car au fond, nous ne savons pas vraiment où elle nous mènera.», prévient Louise Jallu qui choisit de passer à la loupe – parfois même à la découpe – une dizaine de pièces de ce mélodiste hors pair. Oblivion, Buenos Aires Hora Cero, Soledad, Adios Nonino et bien entendu Libertango sont ainsi au programme de ce recueil. La « petite » Française, elle, choisit de ne pas jouer la carte revival, préférant s’échapper de l'original pour tracer à partir de ce sillon sa propre originalité. En clair jouer dans l’esprit, jamais à la lettre près.
« Si l’on prétend apporter quelque chose de nouveau, il s’agit de faire autre chose. S’emparer de sa musique comme s’il s’agissait d’un standard et l’amener ailleurs. » Loin de sombrer dans la pâle copie, Louise Jallu choisit de fait plutôt une relecture aussi scrupuleuse que critique, ralentissant le tempo, ouvrant des espaces propres à l’improvisation, restructurant le matériau thématique, libérant de nouvelles voies harmoniques, reformulant la mélodie. En un mot elle ajoute ses commentaires, à la façon des notes de bas de page, quitte à prendre le parti pris d’une certaine irrévérence pour faire d’autant mieux preuve de toute sa déférence envers l’Argentin. Histoire de coller à la singulière post-modernité qui habitait son œuvre.
C’est là que peut s’écrire une relecture pertinente de ce maître à déjouer les clichés pour qui sait écouter entre les lignes : ici une accentuation, là des mesures ginement composées, plus loin un rythme qui tangue, une modulation qui libère des fréquences, des sons d’ambiance qui viennent en surimpression, tant et tant de reconstructions qui promettent des lendemains en chantier. Tout cet arsenal de possibilités de création, sous-jacentes aux partitions originales, dont sait user Louise Jallu, à l’image des obliques tracées par son quartet composé du violoniste Mathias Lévy, du claviériste Grégoire Letouvet et du contrebassiste Alexandre Perrot, ou du bugle hors-norme de Médéric Collignon, invité sur un titre. Présence emblématique, évocation fantomatique, magnigique improvisation avant d’en revenir à ces quelques touches d’un clavier électrique dont l’écho se poursuit bien après s’être tu. Comme une évidence.
Jacques Denis